
Présentées comme une innovation nécessaire face au changement climatique, les nouvelles techniques génomiques interrogent notre rapport au progrès. Qui décide ? Au bénéfice de qui ? Et à quel prix pour les paysans, le vivant et la démocratie ?
Tout au long de l’Histoire, des découvertes ont bouleversé notre manière de voir le monde. Certaines ont mis à mal des idées établies de longue date, d’autres ont transformé nos techniques, nos sociétés, nos rapports au vivant. À chaque fois, il y a eu un avant et un après.
La particularité de notre époque réside autant dans la vitesse des découvertes que dans la manière dont elles s’imposent. Le progrès ne s’annonce plus : il surgit, se diffuse instantanément et devient une évidence avant même d’avoir été discuté. La privatisation de pans entiers de la recherche a déplacé l’épicentre de l’intérêt collectif vers des enjeux de capital et de rentabilité.
Car le progrès n’est jamais neutre. Il n’est pas seulement scientifique ou technique. Il est toujours politique. Il raconte ce que nous acceptons, ce que nous refusons de changer, et surtout qui décide.
Le progrès comme réponse… à des dégâts qu’il a produits
Les « nouvelles techniques génomiques » autorisées début décembre par l’Union européenne illustrent parfaitement cette logique. Défendues par les partis de droite et du centre, notamment le PPE, et par les syndicats agricoles majoritaires comme la FNSEA, elles sont présentées comme une solution miracle face au changement climatique. Des plantes plus résistantes à la sécheresse, aux maladies, aux aléas climatiques : le récit peut paraître séduisant.
Mais ce raisonnement repose sur un angle mort. Si le changement climatique a une dimension naturelle, celui que nous connaissons depuis des décennies ne l’est ni par son intensité ni par sa rapidité. Il est largement accéléré par les activités humaines, par un modèle industriel, agricole et économique qui épuise les ressources. Or, au lieu de lever le pied, de transformer en profondeur nos modes de production, on propose d’aller encore plus loin : produire en quelques jours en laboratoire des modifications de l’ADN des plantes qui se seraient potentiellement produites en un siècle ou deux dans la nature. Ceci afin qu’elles s’adaptent à un environnement que nous continuons de dérégler à une vitesse démesurée.
Le progrès devient alors un palliatif, une fuite en avant technologique destinée à éviter de remettre en cause le cœur du problème. C’est là le propre du système capitaliste : faire du profit en proposant des solutions aux crises qu’il a lui-même générées.
Semences brevetées, dépendance organisée
Derrière cette fausse bonne idée se cache un autre enjeu central : la dépossession des paysans. Ces nouvelles semences sont brevetables. Elles ne peuvent être librement ressemées ni échangées. Elles renforcent la dépendance des agriculteurs à quelques multinationales, tout en affaiblissant les savoir-faire paysans et la diversité génétique.
Le progrès devient alors un palliatif,
une fuite en avant technologique
destinée à éviter de remettre en cause le cœur du problème.
C’est là le propre du système capitaliste :
faire du profit en proposant des solutions aux crises
qu’il a lui-même générées.
Et cela sans recul suffisant sur les conséquences à long terme. Car si l’on modifie l’ADN des plantes pour répondre à un dérèglement climatique d’origine humaine, qui peut aujourd’hui prétendre connaître les effets de ces transformations sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, sur les sols, les écosystèmes, la santé humaine ? Le principe de précaution est balayé au nom de l’urgence, alors même que cette urgence est le produit d’un modèle que l’on refuse de remettre en cause.
Au Pays Basque, un autre modèle fait débat
Au Pays Basque aussi, ce conflit entre deux visions opposées est bien réel. Des organisations comme ELB rappellent une évidence simple : « trois petites fermes valent mieux qu’une grande ». Plus de résilience, plus d’emplois, plus de diversité, plus de capacité d’adaptation face aux crises climatiques. Un modèle fondé sur l’autonomie, la transmission et le respect du vivant.
C’est précisément ce débat qui a traversé en filigrane la CAPB lors de la création du Conseil de l’agriculture et de l’alimentation. Malgré les pressions préfectorales auprès des maires, ce nouvel outil doit permettre de mieux prendre en compte les sujets locaux.
Il est d’ailleurs frappant d’entendre certains responsables saluer aujourd’hui la vitalité du tissu agricole en Iparralde, qui limite la casse par rapport à d’autres territoires, sans jamais reconnaître que cette situation est bien le fruit de batailles de longue haleine – et souvent contre les autorités – qui permet de maintenir un modèle d’agriculture paysanne et durable.
