Chantal Torre : “l’avenir est à la citoyenneté active et solidaire”

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Enbata: Vous souhaitez d’abord revenir sur la radioscopie des 50 dernières années en Pays Basque qu’Enbata a publié en février/mars derniers?
Chantal Torre: Oui, car, dans ma contribution publiée le 30 mars, il y a eu quelques coupures, faute de place, et par ailleurs, pour la même raison, je n’avais pu traiter que la question du logement.
Je disais à ce propos que le manque de logements sociaux était une des raisons de nous battre pour une institution spécifique en Iparralde. Celle-ci aurait les moyens d’é-laborer, en collaboration avec l’OPFL, un plan de développement du logement social sous forme de petites unités résidentielles de 6 à 8 logements, bien réparties sur tout le territoire et appliquant des normes écologiques exigeantes. Et j’ajoutais qu’en at-tendant cette instance de pouvoir local qui me semble absolument nécessaire, nous devions renforcer et développer l’initiative Etxalde qui a justement pour but de développer un parc locatif pérenne et accessible, au moins en partie, aux revenus modestes.
Beaucoup de jeunes et de moins jeunes, qui ont des compétences dans les métiers de la construction, dans les énergies nouvelles, devraient devenir membres de cette association et apporter leur savoir-faire et leurs idées pour restructurer en appartements de vieilles maisons ou pour construire de petits collectifs de logements. Les coûts de réhabilitation ou de construction pourraient être réduits grâce à un investissement en heures de travail bénévoles ou à tarif réduit (au lieu de la cotisation financière à l’association qui s’élève à 500 e). Grâce aussi à une concertation avec les organismes formateurs dans la construction ou la rénovation, afin que
les jeunes effectuent leurs stages pratiques dans les opérations planifiées par Etxalde, ce qui réduirait le coût de la main d’œuvre.
Mais nous nous heurtons d’abord au problème de la cherté des maisons et des terrains à acheter: pourquoi d’autres personnes n’imiteraient-elles pas celle qui a eu la riche idée de faire don à Seaska de l’Hôtel des basques à Bayonne? On peut aussi manifester sa solidarité par un prix de vente très inférieur à celui du marché, ce qui permettrait des loyers beaucoup plus ré-duits: voilà de belles manières d’encourager et de faciliter un projet au service du Pays Basque et de sa cohésion sociale.

Enb.: Le logement n’était qu’un des volets abordés dans ces dossiers spéciaux. Que vous inspirent les autres thèmes traités dans la radioscopie?
C. T.: Ces logements locatifs nouveaux à mettre en place seront d’autant plus vite occupés qu’on aura amélioré d’ici là le ré-seau de transports publics sur tout le territoire. La radioscopie faite par Pierre Laborde montre en effet que les migrations quotidiennes se sont considérablement dé-veloppées depuis 1975, entre l’intérieur et la côte mais aussi entre les communes de l’intérieur et entre les communes côtières. Il est de plus en plus ridicule de voir autant de voitures individuelles aux trois quarts vides s’agglutiner dans des embouteillages polluants, coûteux et stressants alors que l’on pourrait combiner efficacement les usages de la voiture, du train, du tram, du bus et du vélo. Espérons que la réflexion collective lancée par le Conseil de développement dans le cadre de l’opération «Aménageons le Pays Basque» débouchera sur des avancées dans ce domaine car il y a vraiment urgence.
Cette question des transports est liée aussi à celle d’une meilleure répartition des activités sur l’ensemble du territoire. Et celle-ci exige en amont de réserver des terrains pour des zones industrielles, pour des zo-nes artisanales, pour du maraîchage, au milieu de celles qui sont utilisées pour les constructions résidentielles et pour l’agriculture. Peio Olhagaray évoque à juste titre le caractère crucial des problématiques foncières. Il fait remarquer aussi que l’activité industrielle et celle du BTP ont assez bien résisté localement et en grande partie grâce à la diversité des activités industrielles qui a servi d’amortisseur de crise. Cette diversité doit être sauvegardée et encore accrue me semble-t-il, dans une perspective de relocalisation partielle de l’économie, devenue nécessaire pour des raisons écologiques. Nous avons beaucoup à faire pour développer les énergies douces localement, pour créer des activités de réparation et de recyclage (la communauté Emmaüs de Lescar-Pau montre de manière remarquable ce qui peut être fait dans ce domaine), pour tirer parti au mieux de la ressource locale en bois, pour vendre sur l’ensemble du marché d’Euskalerria des produits alimentaires de qualité élaborés en Iparralde… Et peut-être n’est-il pas trop tard pour sauvegarder et réorienter ce qui reste de l’industrie de la chaussure et de l’espadrille: il est désolant de voir disparaître une industrie et un savoir-faire qui ont fortement marqué notre territoire, qui répondent à un besoin de première nécessité et que l’on pourrait développer en les adaptant aux exigences des consommateurs actuels, en termes de con-fort, santé, respect de l’environnement…
Tous ces thèmes je les aborde au sein de Hemen, d’Etxalde, des groupes de travail du Conseil de développement.

Enb.: Vous vous êtes plus particulièrement engagée dans l’épargne solidaire avec les CLEFE et dans le commerce équitable?
C. T.: Oui, dans ces deux domaines, je suis davantage dans la réalisation collective con-crète. J’aime beaucoup le titre d’une revue mensuelle que je contribue à diffuser et qui s’appelle «L’âge de faire». Face aux dégâts sociaux et environnementaux d’un capitalisme financier qui entraine le monde dans une logique folle de croissance illimitée, il est urgent d’être inventif et de nous organiser dès maintenant pour produire, répartir, échanger et consommer autrement, dans des territoires plus autonomes. L’économie qui m’intéresse, celle qui s’appuie sur la coopération et l’intérêt général et non sur la rivalité et l’individualisme, existe déjà sous forme de multiples initiatives telles que les scops, les entreprises d’insertion, le GFAM, Herrikoa, les CLEFE et CLEJ, Etxalde, La-borantza Ganbara, BLE, les AMAP, les ac-teurs locaux du commerce équitable qui ont très tôt étendu ce concept aux relations avec les producteurs locaux, les associations de défense de l’environnement… Je ne parle ici que des réalisations locales mais il en existe d’autres tout aussi intéressantes en Hegoalde, dans l’hexagone, dans le reste de l’Europe et du monde…
Toutes ces démarches d’économie sociale, solidaire, écologique mériteraient d’être mieux connues, soutenues, amplifiées, et surtout reproduites ailleurs pour que la lo-gique d’utilité sociale, la gouvernance dé-mocratique et participative, la mobilisation citoyenne gagnent du terrain. C’est pourquoi le directeur de «L’âge de faire» a conçu avec un certain nombre d’autres passionnés comme lui de coopération, d’écologie et de citoyenneté active et solidaire, un Plan d’essaimage de l’économie sociale, solidaire et écologique appelé le Plan ESSE.

Enb.: En quoi consiste ce plan?
C. T.: Je renvoie le lecteur qui veut en savoir plus sur ce Plan au site qui lui est dédié (www.le-plan-esse.org) et au numéro 53 de L’âge de faire (en vente au magasin Han & Hemen, 32 rue de Labouheyre à Anglet). Un atelier a été consacré en partie à ce projet le 17 juillet dans le cadre de l’Alter Village organisé par Attac et Bizi à Mouguere-Elizaberri.
Pour prendre un exemple, les CLEFE (clubs locaux d’épargne pour les femmes qui en-treprennent) que nous avons mis en place en Iparralde, avec l’aide de Hemen et de l’association parisienne Racines qui a inventé ce concept, sont inspirés des tontines qui existent en Afrique. Ils permettent à des créatrices qui ne disposent pas d’un capital au départ, de créer leur activité, leur em-ploi et souvent d’autres emplois, grâce à la solidarité d’un groupe local d’épargnants. Depuis 1996, nous avons aidé 65 femmes à créer leur entreprise ou à la développer, sur tout le territoire d’Iparralde. C’est peu de chose, mais ce n’est pas négligeable et cela peut être reproduit ailleurs, notamment en Hegoalde. En sens inverse, nous pourrions imiter l’association Bagabiltza qui fait au sud un travail remarquable pour l’insertion des femmes dans la vie économique De même qu’il faudra s’inspirer de l’exemple des Ba-bayagas de Montreuil dont une représentante est venue récemment sur le BAB pour expliquer leur projet génial en cours de réalisation. Il s’agit d’une résidence HLM autogérée par un groupe de femmes à la retraite qui ont décidé de partager un espace collectif qui leur permettra d’organiser au mieux leurs activités citoyennes et leurs loisirs tout en s’entraidant mutuellement. Il y a certainement des petites structures d’accueil à inventer, en HLM ou en coopérative de logement pour ceux qui ont un peu plus de moyens, bien réparties sur tout le territoire, les une réservées aux femmes et les autres mixtes. Des petites résidences avec des appartements privatifs et des pièces communes, avec des logements aussi pour du personnel infirmier, pour des cuisiniers ou cuisinières, pour un jardinier-maraicher… Cela permettrait un mélange des âges et des professions…

Enb.: Et le commerce équitable?
C. T.: La question du commerce équitable demanderait encore de longs développements. L’expression a été complètement récupérée par les grandes surfaces qui en ont fait une niche commerciale. Il en est de même pour le bio qui peut être aussi dévastateur (sur le plan social que le non-bio quand il est mis en œuvre par de grandes entreprises multinationales). C’est dans une tout autre optique que nous essayons de travailler sur le plan local, qu’il s’agisse du magasin Han & Hemen (créé avec l’aide de la NEF, d’Herrikoa, d’un CLEFE et de l’Association des Producteurs Fermiers), du groupe local d’Artisans du Monde et de celui d’Aspal (boutique Ekilibre) avec lesquels nous avons créé le Marché Equitable de Bayonne.
Ici comme ailleurs nous essayons de promouvoir une agriculture paysanne, non productiviste, respectueuse de la santé et de la nature, et le principe de la souveraineté alimentaire dans chaque pays. J’essaie aussi d’assurer ma part de responsabilité dans le mouvement local des AMAP car il repose sur des valeurs et des idéaux qui sont les miens et qui sont d’ailleurs ceux du mouvement social pour une économie plus équitable.

Enb.: Finalement, quels liens faites-vous entre toutes les activités que vous avez évoquées?
C. T.: D’abord, dans tous les cas, l’intérêt, la force et le plaisir du travail en équipe. Ensuite, l’enracinement dans une tradition et un projet de société basques mais dans le dialogue avec les autres cultures qui sont aussi les nôtres ou que nous côtoyons. Enfin le désir partagé avec d’autres d’aller vers plus d’autogestion et d’autonomie.

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