L’Irlande du Nord après Martin McGuinness

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David Lannes
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James Brokenshire

Le secrétaire d’Etat pour l’Irlande du Nord, James Brokenshire : a refusé d’ouvrir des enquêtes sur les exactions des militaires britanniques pendant le conflit au motif que certaines informations sont “si sensibles qu’elles ne pourront jamais être rendues publiques”.

Les élections anticipées pour le renouvellement du parlement de Stormont ont eu lieu le 2 mars dernier en Irlande du Nord. C’est un panorama politique fortement modifié qui est ressorti du scrutin: forte poussée des républicains du Sinn Fein et recul des unionistes. Si les Unionistes ne sont plus majoritaires, cela ne veut pas non plus dire que les nationalistes le soient devenus. Toute nouvelle majorité devra nécessairement être intercommunautaire et, avec leurs huit députés, les centristes d’Alliance risquent fort d’être appelés à jouer un rôle important. Voici l’analyse l’incidence du vote du Brexit sur le scrutin et les difficultés qui attendent la formation d’un gouvernement de coalition dans les termes des accords du Vendredi Saint.

L’Irlande du Nord traverse une période d’incertitude sans précédent depuis la fin de la direct rule britannique (gestion directe par Londres) et l’établissement des institutions autonomes en 2007.

L’actuelle Premier Ministre d’Irlande du Nord, l’unioniste Arlene Foster, a conduit depuis sa prise de fonction en 2016 une politique bigote et sectaire qui a ravivé des tensions que l’on croyait éteintes.

Empêtrée par ailleurs dans un scandale sur un système de subventions publiques aux énergies renouvelables, elle a refusé de se retirer le temps qu’une commission d’enquête évalue ses responsabilités.

Cette arrogance a provoqué la démission du vice Premier ministre, le républicain Martin McGuiness, et la tenue d’élections législatives anticipées une dizaine de mois à peine après le dernier scrutin. Ces élections se sont tenues le 2 mars dernier avec une forte participation, en hausse de 4%. Les républicains du Sinn Fein en sortent grands vainqueurs puisque leur formation passe de 24% à 27,9%, terminant à 1.168 voix à peine du parti unioniste d’Arlene Foster, le DUP.

Durant la campagne, Foster avait affiché un mépris hostile à l’encontre de la communauté nationaliste. Raillant la revendication d’un Irish Act renforçant l’utilisation publique de l’Irlandais, elle avait rétorqué qu’un Polish Act serait plus légitime et que la communauté nationaliste était comme un crocodile qui, si on le nourrissait “reviendrait en demander davantage”.

Le soutien actif du DUP au Brexit a également été très mal vécu, tant l’ouverture des frontières a été un élément majeur du succès des Accords de Vendredi Saint en 1998. Face à ces attaques, les nationalistes se sont visiblement mobilisés pour soutenir le Sinn Fein, et le résultat est historique.

Majorité intercommunautaire

Car pour la première fois depuis la partition de l’Irlande les Unionistes ne sont plus majoritaires en Irlande du Nord. Le nouveau Parlement autonome comptera en effet 40 unionistes, 39 nationalistes et 11 députés affiliés à d’autres organisations (8 pour le parti intercommunautaire Alliance, 2 pour les Verts, et 1 pour la plateforme de gauche People Before Profit).

Après le résultat des élections, Gerry Adams, le président du Sinn Fein, rappelait l’évolution du vote unioniste en Irlande du Nord : 77% en 1921, 75% en 1969, mais seulement 54% en 1998, et enfin, 44% en 2017. Et de conclure : “les élections législatives de 2017 ont permis une transformation inimaginable pour la fondateurs de l’Irlande du Nord […] La notion d’une majorité unioniste permanente ou perpétuelle a été démantelée”.

En passant sous la barre des 30 sièges, le DUP perd de plus son droit de veto qu’il ne se privait pas d’utiliser (récemment par exemple, pour bloquer une loi sur le mariage homosexuel). Mais si les Unionistes ne sont plus majoritaires, cela ne veut pas non plus dire que les nationalistes le soient devenus. Toute nouvelle majorité devra nécessairement être intercommunautaire et, avec leurs huit députés, les centristes d’Alliance risquent fort d’être appelés à jouer un rôle important.

Mais avant cela, comme l’exigent les Accords de Vendredi Saint, le DUP et le Sinn Fein doivent s’entendre sur la nomination des premier et vice-premier ministres. Et c’est loin d’être acquis.

Le DUP, arrivé en tête des élections, entend en effet proposer Arlene Foster au poste de premier ministre ; c’est inadmissible pour le Sinn Fein qui avait quitté le gouvernement et provoqué les élections anticipées justement parce qu’il estimait que Foster était trop compromise par le scandale sur les énergies renouvelables pour occuper ce poste.

Nous avons dit clairement et nous répétons encore que nous n’accepterons pas de retourner à un statu quo” avertit Michelle O’Neill, la nouvelle dirigeante du Sinn Fein en Irlande du Nord.

Le bras de fer est engagé

Le sort d’Arlene Foster n’est malheureusement pas le seul point de blocage. Outre l’Irish Act évoqué plus haut et plus généralement l’arrogance avec laquelle le DUP traite les autres formations politiques, l’Irlande du Nord continue de se débattre avec son passé tourmenté.

Le secrétaire d’Etat pour l’Irlande du Nord, James Brokenshire, a en effet refusé d’ouvrir des enquêtes sur les exactions des militaires britanniques pendant le conflit au motif que certaines informations sont “si sensibles qu’elles ne pourront jamais être rendues publiques”.

Colère des républicains qui accusent Londres de chercher “des arrangements spéciaux pour ses propres forces armées” et rappellent que le droit des familles à une enquête “ne saurait être sujet à un veto politique”.

Mais Brokenshire, reste ferme et menace : si les deux premier ministres ne sont pas nommés pour le 27 mars, il convoquera de nouvelles élections voire suspendra les institutions autonomes et réinstaurera la direct rule si honnie.

Pas étonnant donc que Gerry Adams estime que Brokenshire et plus généralement le gouvernement conservateur de Theresa May “font partie du problème” et qu’il appelle à une réflexion urgente sur “la manière d’aller vers la fin de la partition de l’Irlande à partir de la situation actuelle”.

Les républicains sont donc engagés dans un bras de fer contre les Unionistes et le gouvernement britannique, dont l’issue déterminera le futur de l’Irlande du Nord.

Martin McGuinness avait le charisme, ainsi que l’autorité et la vision politiques pour relever ce défi. C’est avec une immense tristesse que j’apprends son décès en écrivant ces lignes. Puissent Michelle O’Neill et la nouvelle génération être à la hauteur de son héritage.