La stratégie du voleur chinois (1/2)

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Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie
Jean-Marc Abadie-ren burasoak Bigorre-etik etorri dira Euskal Herrirat beren lehen 4 haurrekin, 60 hamarkadaren hasieran. Baionan hazi ondoren, euskal kantuaren bidez erabaki du euskotar bilakatzea eta euskara, bertako biztanleen hizkuntza, ikastea. Kultur eta politika arloko militante gisa, idazkera egiazko arma literario bat dela pentsatzen du. 80 hamarkadaren erditsutan, Ekaitza astekariaren sortzaileetakoa eta 1992an Baionako hiru hilez behingo Kutzu adizkariaren sortzaileetakoa da. Enbatan hilabetero kronika bat egiten du 2012ko urtarriletik geroz.
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"Ainsi à Pau, il y a 70 chambres pour accueillir 140 personnes (dont des familles) sans cuisine, ni lieux collectifs, avec la nourriture fournie par la banque alimentaire."

“Ainsi à Pau, il y a 70 chambres pour accueillir 140 personnes (dont des familles) sans cuisine, ni lieux collectifs, avec la nourriture fournie par la banque alimentaire.”

Supposez que vous vouliez voler un petit vase placé au centre du grand comptoir d’une boutique. La stratégie du voleur chinois consiste à venir chaque jour et à déplacer le vase de quelques centimètres jusqu’à ce qu’il soit au bord de la table. Jusqu’à ce qu’il ait peu à peu disparu du champ visuel du marchand. Alors seulement, vous pouvez sans danger le faire tomber dans votre sac…

Une autre métaphore pourrait venir parachever cette stratégie de filou. Celle de la grenouille plongée brusquement dans l’eau bouillante qui exerce sur le fond du récipient une force ascendante puissante et suffisante pour la propulser hors de l’eau. La grenouille a su réagir vite et fort : elle s’en est sortie. Mais lorsqu’elle repose tranquillement dans de l’eau froide que l’on chauffe progressivement jusqu’à une température incompatible avec sa survie, elle ne se doute de rien. La température de l’eau monte sans à-coups et la grenouille ne semble pas s’en apercevoir. Elle se laisse bouillir vivante et donc mourir sans le savoir, faute de n’avoir pu réagir à temps.

Moralité : votre délai d’action dépend de votre interprétation de la situation dans laquelle vous vous trouvez. Avez-vous perçu ou n’avez-vous pas perçu une menace, un coup fourré ? Un mélange de flair, d’anticipation ou d’expérience du passé feront que vous réagirez plus ou moins vite face à certains paramètres. Une sorte de réactivité qui a manqué à notre grenouille.

Jesus, Mari ta Josepe !

Ces derniers mois et même depuis pas mal d’années, on n’arrive plus à recenser, tellement elles sont pléthores, les lois accumulées bout à bout qui participent à un recul de nos libertés, qui rendent les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, qui reculent encore et encore les impérieuses mesures qui ralentiraient le réchauffement climatique, qui ferment les yeux sur les paradis fiscaux ou qui amènent, in fine, des pans entiers de la population mondiale en souffrance à regagner des zones bien plus prospères. Comment peut-on se laisser endormir à ce point ? Même le Pape, dans son homélie de noël devant ses 1,3 milliards de catholiques, paraît impuissant à convaincre les décideurs de ce monde. Il a beau inviter ses ouailles à “ne pas ignorer le drame des migrants (…) souvent expulsés de leurs terres par des dirigeants prêts à verser du sang innocent”. Il a beau avoir rappelé que, selon l’Évangile, “Marie et Joseph étaient en fuite en raison d’un décret romain”, rien n’y fait. La France et nombre d’États riches dans le monde se refilent la patate chaude ou restent imperméables à cet afflux récurent et exponentiel d’immigration vers des contrées encore préservées de la famine ou de la guerre. Pourtant, ce sont bien eux (et donc nous-mêmes par notre passivité) qui sont les premiers responsables de cette situation. Le colonialisme et ses pillages des richesses des pays conquis, la fabrication et la vente d’armes, les stratégies diplomatiques déstabilisatrices, l’exploitation à outrance des énergies fossiles, le saccage de la faune, la flore, et des ressources halieutiques, le mode de société basé sur l’opulence et le gaspillage par une consommation à obsolescence programmée : tout est réuni pour le gros chambardement mondial.

La France et nombre d’États riches dans le monde
se refilent la patate chaude ou restent imperméables
à cet afflux récurent et exponentiel d’immigration
vers des contrées encore préservées de la famine ou de la guerre.

No future

Le 19 décembre à la gare de Bayonne, nous étions près de 400 personnes à “raccompagner” 21 migrants/réfugiés –la plupart soudanais- vers… nulle part. Ce fut un moment d’intenses émotions emplies d’embrassades, de chants, de témoignages qui nous ont pris aux tripes. Un élan d’humanité que l’on aurait voulu partager avec des milliers d’autres semblables, même les plus retors. Surtout peut être avec les plus retors. Celles et ceux qui, au détour d’un mail ou d’une phrase assassine sur les réseaux sociaux, bien assis(e)s dans la chaleur de leur logis, déverse leur venin à l’encontre de toutes celles et ceux qui apportent à ces damnés de la terre un peu de cette humanité que d’aucuns s’efforcent d’enfouir au plus profond de leur mal être. Pourtant, cette émotion collective était aussi traversée d’une impuissance crasse à regarder partir des jeunes, déjà meurtris, vers l’inconnue et une grande précarité. Car la France et d’autres états en Europe se refilent la patate chaude. Selon le règlement dit de Dublin, c’est le pays d’entrée où les empreintes ont été relevées qui doit traiter la demande d’asile. Or, depuis la crise migratoire de 2015, l’Italie et la Grèce sont les deux principaux états concernés par ces règles (avec des défraiements à l’appui) qui sont en train d’être rediscutées par la Commission européenne du fait que ce système implose. Du coup, l’exécutif européen souhaiterait une relocalisation par une répartition plus équilibrée vers d’autres pays. Or des états bloquent comme la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la République Tchèque… et la France ! Rendons grâce à l’Allemagne de Merkel qui a accueilli plus d’un million de réfugiés pendant que d’autres sont gangrenés par les idées de repli sur soi, indignes et inhumaines, initiées par les extrêmes droites.

E pericoloso sporgersi

En attendant, nos néo-bayonnais ont transité vers Pau dans des conditions bien plus défavorables qu’à Bayonne (1) pour être expédié en Italie où ils retrouveront l’errance et la maltraitance. Encore.

(1) Car la question des migrants est aussi une question financière voire économique. Alors que le ministère de l’intérieur tentait d’imposer 25 euros/jour/personne, l’association Atherbea, gestionnaire avec l’AFPA, du Centre d’Accueil et d’Orientation (C.A.O.) arrivait à négocier 42 euros pour un accompagnement diurne et nocturne ad’ hoc avec une équipe de professionnels dédiée : 1,5 Équivalent Temps Plein de travailleurs sociaux (dont un chef de site) et 2,71 E.T.P. de veilleurs de nuit (1 CDD 35h et 3 Contrats aidés de 20h) et 5 contrats en service civique de 24h hebdo. Et l’état a décidé, dans sa grande mansuétude, de fermer la plupart des C.A.O. pour les remplacer par des conditions d’accueil bien plus dégradées. La clique à Hollande et Valls a, en effet, acheté début 2017, 60 hôtels Formule 1. Pour leur gestion, l’ex gouvernement a lancé un appel d’offre remporté par l’ADOMA (ex SONACOTRA) qui a été le moins disant soit 16 euros/jour/personne… Ainsi à Pau, il y a 70 chambres pour accueillir 140 personnes (dont des familles) sans cuisine, ni lieux collectifs, avec la nourriture fournie par la banque alimentaire. L’accompagnement se fait par quatre jeunes travailleuses sociales sans expérience dans l’accueil des migrants. Et sans aucune surveillance la nuit…

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