La grande mutation

PrintFriendly and PDF
Anne-Marie Bordes
Anne-Marie Bordes
Beste artikulu batzu
JeanERRECART

Jean Errecart (1909-1971)

Aguxtin Errotabehere a publié aux Editions Elkar Jean Errecart La grande mutation, recouvrant la période allant de la Libération au-delà des années 70. Cette grande mutation a forgé la physionomie actuelle d’Amikuze qui abritait auparavant un nombre record de métayers en mal de dignité, plongés dans la soumission et la précarité.

Voilà Jean Errecart (1909-1971) récemment revenu sur le devant de la scène. Ceci, à l’occasion de la publication de l’ouvrage qu’Aguxtin Errotabehere, consacré à “la grande mutation” survenue de 1945 aux années 70 dans cette partie de Basse-Navarre, voisine de la Soule et du Béarn(1).

Personnage emblématique d’Amikuze, Jean Errecart, fils de paysan d’Orègue passé par le petit séminaire de Belloc et la faculté de droit de Bordeaux (maire d’Orègue, conseiller général de 1945 à 1971), orchestra un grand chambardement. Sans jamais perdre de vue ses objectifs : responsabilité partagée avec le monde paysan, foi dans le syndicalisme, la coopération, la modernisation, le progrès (leitmotiv de l’époque).

En d’autres termes, objectif “reconquête de la dignité perdue” au fil d’une longue histoire, dont certaines racines puisent dans l’héritage laissé par le Royaume de Navarre et sa noblesse terrienne, la fin de l’Ancien régime à la Révolution française et l’apparition d’une bourgeoisie influente.

Aguxtin Errotabehere restitue le contexte de l’après-guerre, ses crises politiques aiguës, la misère sociale contre laquelle Jean Errecart (élu député et sénateur) s’engagea avec l’ardeur d’un missionnaire défricheur.

Pourquoi parler de retour à la dignité? Parce qu’en 1940, les Basses-Pyrénées étaient le département le moins bien équipé de France avec le Morbihan ! Et qu’elles abritaient, comme les Landes et la Mayenne, un fort pourcentage de métayers, la palme départementale revenant au Pays Basque (90%) et à Amikuze. Contrairement au fermier qui verse un fermage précis à un propriétaire foncier donné, le métayer lié par contrat oral, lui, cède une partie de ses récoltes. La moitié de son blé et du produit de la vente de ses bêtes, 6 rangées de maïs sur 10… Le métayer (etxetiarra en euskera) peut être congédié au bout d’un an après six mois de préavis.

Assumer sa propre histoire

Asservissement, soumission, précarité, pauvreté, domination culturelle, politique. Une féodalité qui était parvenue au fil du temps à conditionner Amikuze, dominé par d’importants propriétaires terriens, d’origine aristocratique et bourgeoise.

Mais ce qui était vrai en Amikuze ne l’était pas en Soule, ni en Ostibarret, ni en Garazi-Baigorri. D’où les différences de mentalités toujours palpables.

Bas-navarrais depuis dix générations, fils de métayer, ingénieur industriel de formation, installé à Amendeuix dans un moulin posé sur la Joyeuse, Jean-Claude Mailharin a connu la condition d’etxetiarra de l’intérieur. “Mon objectif dit-il, c’est d’en parler à des gens susceptibles de me comprendre. Je voudrais faire remonter à la surface ce que je ressens pour que nous assumions notre propre histoire”. Il l’a fait à Saint-Palais, lors du cycle annuel de conférences de l’association Zabalik. L’enquête qu’il a engagée (en parallèle avec celle de 65 moulins comptabilisés) concernera 30 communes. Une quinzaine d’examinées à ce jour : sur 266 fermes recensées en 1946, il a compté 68% de métairies. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: Arbouet 86% de métayers, Gabat 77%, Labets 60%. 1946? Année charnière, car une loi votée le 13 avril va changer la donne. Les propriétaires sont tenus d’accorder le statut de fermier aux métayers- demandeurs.

En 1940, les Basses- Pyrénées abritaient,
comme les Landes et la Mayenne,
un fort pourcentage de métayers,
la palme départementale revenant
au Pays Basque (90%) et à Amikuze.

Révolution de 30 ans

Une révolution de 30 ans se met en marche, émaillée de litiges et de procès propriétaires/métayers, ces derniers soutenus par le syndicat départemental des métayers créé par Ellande Massondo. Elle déboucha sur l’émergence d’une nouvelle classe sociale désireuse de s’affirmer, la tête haute. “Celle-ci s’est engagée dans une frénésie de mécanisation et de modernisation en se projetant vers l’avenir dans une recherche de dignité” assure Jean-Claude Mailharin. “Les anciens métayers ont rejeté leur passé et pris le chemin opposé qui s’ouvrait à eux. Certains assument mal d’avoir privilégié le matérialisme en abandonnant la culture…

Diagnostic partagé par Battitta Boloqui, ex-directeur du Conseil de développement, passé par le centre de formation de l’AFMR d’Etcharry : “L’économie a suscité un mouvement fort et permis aux agriculteurs du canton de se reconstruire. Elle a parallèlement engendré un éloignement de la culture d’origine observé dans d’autres régions comme la Bretagne”.

Dans les années 90 le professeur d’université Gilbert Dalla Rossa qui dirigea une étude (territoire et facteurs d’identification) réalisée avec l’AFRM parlait d’une époque “non cicatrisée”. Selon cette étude le référent était Jean Errecart, la coupure entre Saint-Palais et sa population agricole toujours palpable, le besoin d’identité s’affirmait…

(1) Jean Errecart. La grande mutation d’Aguxtin Errotabehere. (Ed.Elkar)Présenté le 15 février lors d’une conférence de Zabalik, assurée par Aguxtin Errotabehere, Jean-Claude Mailharin et Battitta Boloquy.