Irlande : les accords de paix à l’épreuve du Brexit

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David Lannes
David Lannes
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Théresa May et & Arlene Foster, la dirigeante du DUP

Théresa May et & Arlene Foster, la dirigeante du DUP

Dans les négociations post-Brexit entre le Royaume-Uni et l’Union européenne le devenir de la frontière entre la République d’Irlande et l’Ulster est une pierre d’achoppement dont on ne voit pas bien comment elle pourrait être ôtée du chemin vers une solution. Je partage le scepticisme ambiant sur la possibilité de trouver une solution à ce casse-tête politique.

Aucun Premier ministre du Royaume-Uni ne pourra jamais accepter un tel accord.” La réponse de Theresa May à la proposition faite le mois dernier par l’Union Européenne (UE) que “le territoire de l’Irlande du Nord [...] soit considéré comme faisant partie du territoire douanier de l’Union” a au moins le mérite de la clarté!

Cette proposition visait à répondre aux préoccupations des Irlandais qui, à l’approche du Brexit, redoutent un retour de la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. Cette crainte n’est pas uniquement d’ordre économique car la disparition effective de cette frontière avait été l’une des clés du succès du processus de paix.

Si le Royaume-Uni quitte l’UE alors que la République d’Irlande y reste, les deux entités seront a priori soumises à des lois migratoires et à des régimes douaniers différents, et l’on voit mal comment cela se ferait sans contrôles à la frontière.

La proposition de l’UE apportait une solution assez pragmatique à ce problème, et Theresa May avait d’ailleurs accepté en décembre dernier des “alignements régulateurs”; selon Michel Barnier, négociateur de l’UE, le texte de la proposition “ne contient aucune surprise. Il traduit juridiquement des engagements pris ensemble”.

Déterminée, l’UE a d’ailleurs réussi à imposer à May que ces mesures soient mises en place si le Royaume-Uni ne parvient pas à trouver de solution alternative avant 2020.

Le DUP en position de force

La réaction épidermique de Theresa May s’explique par l’alliance qu’elle a été contrainte de passer avec les unionistes irlandais du DUP (Democratic Unionist Party) pour avoir une majorité à Westminster.

Dès qu’il a eu vent des accords informels pris en décembre au sujet de l’exception douanière promise à l’Irlande du Nord, le DUP a aussitôt fait savoir que “ce ne serait pas acceptable” car cela ouvrirait de fait une nouvelle frontière entre l’Irlande du Nord et le reste de la Grande Bretagne. Plutôt que de risquer une nouvelle crise gouvernementale, Theresa May a préféré s’aligner sur ses positions.

Ce revirement n’est malheureusement pas le seul effet néfaste de cette alliance entre le DUP et les Tories. Pour reprendre les paroles d’une dirigeante du SDLP (nationaliste), elle “mine la fabrique même de notre organisation politique et l’esprit du partage du pouvoir qui la sous-tend”. Ce principe du “partage du pouvoir” (power sharing) est en effet l’un des fondements des institutions politiques nord-irlandaises nées du processus de paix; il stipule que les postes de Premier et vice-Premier ministres reviennent aux deux partis les plus importants, le DUP et les républicains du Sinn Fein.

Si l’un de ces deux partis refuse d’y prendre part, le gouvernement ne peut donc pas fonctionner, et les institutions sont bloquées. C’est précisément la situation que vivent les Irlandais du Nord depuis… 13 mois!

Fort de son alliance avec Theresa May, le DUP se montre intransigeant et refuse d’implémenter des accords sur le développement du gaélique (au prétexte que cela “diminuerait la Britannitude de l’Irlande du Nord”), bloque les fonds promis pour des enquêtes sur les “Troubles”, fait obstruction à une loi sur le mariage de même sexe, etc.

Autant de provocations qui rendent impossible la constitution d’un gouvernement avec le Sinn Fein.

Au début du mois de mars, un accord semblait pourtant sur le point d’être trouvé mais, selon Conor Murphy, responsable des négociations pour le Sinn Fein, les unionistes “ont renié le projet d’accord et fait capoter les négociations devant l’opposition de leurs éléments les plus à droite”.

Arlene Foster, la dirigeante du DUP, déclare désormais “peu probable” la constitution d’un exécutif “dans les semaines ou mois à venir”.

L’épouvantail du direct rule

Il faut dire que le DUP est dans une situation assez confortable puisqu’il négocie directement avec Londres des contreparties financières à son soutien politique à Theresa May.

Pour le SDLP, l’Irlande du Nord vit actuellement sous “administration directe de Londres orchestrée par le DUP”. Le mot est lâché: administration directe (direct rule).

Pour les Républicains, c’est un épouvantail qui n’avait plus été utilisé depuis la période 2002-2007, et c’est donc avec un malin plaisir qu’Arlene Foster déclare que c’est “la seule option pour le moment”.

Le fait que la dirigeante du DUP se permette de tenir des propos qui enterrent de fait les institutions héritées du processus de paix en dit long sur l’état d’esprit actuel des unionistes. Depuis quelques mois, on sent en effet monter une certaine exaspération à l’encontre du processus de paix. Nigel Dodds, vice- Président du DUP accuse ainsi l’UE d’instrumentaliser le processus de paix.

Plus grave, certains partisans du Brexit, s’en prennent directement aux accords de paix dont “on parle souvent en termes quasi- religieux”, selon le député conservateur Daniel Hannan, “alors que ses limites sont devenues claires avec le temps”.

Un autre tory, l’ancien secrétaire à l’Irlande du Nord Owen Paterson, n’hésite pas à affirmer que les accords de paix “ont fait leur temps”, rejoint en cela par la travailliste Kate Hoey qui estime qu’ils “ne sont pas soutenables à long terme”.

La présidente du Sinn Fein, Mary Lou McDonald, les accuse de traiter l’île “comme dommage collatéral au profit de leur conception de petit Anglais borné du Brexit”. A 48 ans, celle qui vient de succéder à Gerry Adams à la tête du Sinn Fein va devoir trouver les réponses à ce qui est peut-être l’un des principaux défis politiques de sa génération.