Dominus et ancilla

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Peio Etcheverry-Ainchart
Peio Etcheverry-Ainchart
Formakuntzaz historialari eta lanbidez editore. Abertzaleen Batasunako kide eta Donibane Lohitzuneko Herriko Etxean hautetsi abertzalea.
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Gérard Picabéaren bilduma

Gérard Picabéaren bilduma

La route est encore longue dans nos pays dits “développés” pour l’égalité femmes-hommes, notamment en matière de parité salariale ou, dans la sphère privée, de partage équitable des droits et des devoirs. Mais les choses avancent. Pour se rappeler d’où la société basque vient en la matière il est bon de convoquer quelques témoins du temps passé.

Je dois le reconnaître, je ne suis pas le militant de la gauche abertzale le plus en pointe en matière de luttes féministes. Je le déplore sincèrement, et à ma décharge n’ai-je à avancer que le piètre prétexte qu’on ne peut pas être partout à la fois ; prétexte qui —j’en suis pleinement conscient— est tellement généralisé qu’il conduit invariablement à ne trouver dans ces luttes qu’une écrasante majorité de femmes.

Par conséquent, à défaut de chercher à enchaîner quelques banalités de principe histoire de dire que la cause m’intéresse au plus haut point et que celle-ci aura incontestablement avancé avec ma chronique, je choisis de livrer quelques extraits de textes que j’ai pu récemment croiser dans mes lectures, histoire de montrer d’où le Pays Basque vient en ce domaine.

“Senhar duenak yaun badu

Qui a mari a seigneur”. Ce proverbe figure dans une liste de dictons reproduite par l’auteur luzien Jean-Baptiste Dasconaguerre dans son livre Le Golfe de Gascogne, paru en 1879. Il me semble que cela reflète assez bien la manière avec laquelle les rapports de genre étaient perçus dans notre contrée, il y a seulement quelques générations. Dans ce même ouvrage, il écrit ce passage qui me paraît réellement d’anthologie (p. 26) : “En effet, y a-t-il quelque chose de plus séduisant que les détails d’un mariage au pays Basque ? Quelle simplicité, pleine de poésie et d’enseignements, dans la réception de la jeune épouse à l’entrée de la maison qui va devenir la sienne ! Un balai et une quenouille sont les premiers présents qui lui sont offerts par sa belle-mère qui l’attend : avec l’un, la jeune mariée nettoie prestement le seuil de la maison ; avec l’autre, elle couvre un fuseau de lin qu’elle file, et ce n’est qu’après être sortie à son honneur de cette double épreuve qu’on lui remet toutes les clefs, la jugeant digne de la direction du ménage où elle apportera propreté, travail et prévoyance. Cet usage commence cependant à tomber en désuétude”. Amusant, dans ces conditions, de lire Francisque Michel citer Agustin Chaho dans son livre Le Pays Basque, à la même époque : “La femme cantabre jouit d’une parfaite égalité dans l’ordre social ; elle reçoit le titre d’Etchekanderé, et peut hériter du manoir patriarcal, à défaut de rejetons mâles, et même à leur préjudice, si telle est la volonté du père”.

Ancilla

Bon, c’était il y a plus de cent-quarante ans, dira- t-on. Certes. Voici alors ce que l’on peut lire dans Le Pays Basque français de l’historien Jean d’Elbée, en 1950. (p. 27) “Le père, le chef de famille, en basque se dit Etcheko-jauna, ce qui signifie Le seigneur de la maison ; et ce n’est pas là un vain titre, une ancienne façon de parler. Dans les foyers où nous eûmes l’honneur d’entrer, nous l’avons constaté cent fois. (…) Tel, il impose à tous un incontestable respect. Avec très peu de paroles. Il n’a qu’à se montrer, à montrer sa vie. La femme, elle, est une véritable Vestale. Sauf pour aller à l’église, elle ne sort pas de la maison. C’est son resplendissant domaine, elle y règne d’un pouvoir absolu. Les filles ont plus de liberté. Elles vont aux fêtes, en ville, au cinéma. Elles se tiennent au courant de la mode ; leur finesse de race se prête admirablement aux derniers cris de l’élégance ; le dimanche, à la grand’- messe, vous diriez de vraies demoiselles. Mais dès qu’elles seront mariées, toutes ces fantaisies disparaîtront ; elles deviendront, à leur tour, l’Etcheko-andrea, confinée, jusqu’à la mort, dans son rôle sacré. Son mari, elle ne se montrera jamais en public avec lui, ne l’embrassera pas, ne le tutoiera pas. (…) (p. 61) La vérité de sa religion et de sa politique familiale, soutient le Basque dans l’accomplissement du devoir conjugal. Seuls les hommes ont pris place à table. Les femmes, mère, filles, servantes, mangent debout, dans quelque coin, sans qu’on s’en aperçoive, car toutes les galanteries du monde n’empêchent que le maître, le seigneur, c’est l’homme, Dominus, et sa compagne, l’ancilla” [je précise pour les non latinistes qu’en latin, “ancilla” signifie “esclave, servante“]. Pour finir avec notre ami d’Elbée, citons ce chapitre lié à l’organisation communautaire basque, conclu par cette sentence dont l’auteur nous précise qu’elle figurait “au fronton de leur Parlement” : “Les paroles sont femelles, les actes sont mâles”.

Plus près de mai 68…

Les choses changent donc avec le temps ? Peut-être, mais alors lentement. Nous voici maintenant en 1964, quatre ans avant Mai- 68, et Gaëtan Bernoville écrit sa contribution pour le livre collectif Pays Basque dans la collection Horizons de France. (p. 26) “Le père est, au sens plein du mot, le maître de la maison. (…) Dans tous les domaines graves touchant la famille, c’est lui qui tranche et sa volonté est suivie. La maîtresse de maison – l’etcheko anderea – prend place auprès de lui. Elle ne discute pas ses décisions, ne prend pas ses repas avec lui et même le sert à table. Mais aucune servitude en cela. Une des originalités de la famille basque est même la manière aisée et souple dont l’autorité s’articule à la liberté, l’une et l’autre également respectées. Cela tient à ce que chaque chose et chacun sont à sa place. (…) L’etcheko anderea, pour ce qui est du ménage, du soin des enfants et de l’entretien de la maison, est reine. Son mari ne la tracassera ni ne la critiquera jamais à ce propos. Elle règne également sur le potager. Sauf cas exceptionnels, le sarclage du maïs par exemple, elle ne sort pas de ces attributions. Dans l’exercice de ses fonctions, sa dignité est grande et vénérée”. Nous sommes plus près de Mai-68, pas de doute. Enfin… juste avant.

Nous sommes plus près de Mai-68, pas de doute.
Quant à savoir si les choses ont changé ensuite,
jusqu’à atteindre l’égalité des genres,
c’est une autre question.

Quant à savoir si les choses ont changé ensuite, jusqu’à atteindre l’égalité des genres, c’est une autre question et certains textes ou discours actuels laissent penser que tout est loin d’être acquis.

Convenons, à la lecture de ces extraits, que le chemin était, d’évidence, plutôt long à parcourir.